La nature, la vie humaine, devenues plus que jamais les entités qui nourrissent la vie artistique, ne peuvent être réduites, pour l’usage critique, à l’appellation dont la consonance provocante fit le succès : « l’impressionnisme », avec un point de départ décrété, l’ouverture d’une exposition indépendante en 1874 par un groupe d’artistes victimes de refus répétés de la part du jury officiel du Salon.
Tout commence avec les voyages des aquarellistes anglais, tels que Joseph Mallord William Turner et Richard Parkes Bonington, qui traversent la Manche pour s’adonner à l’étude des paysages, des ruines et des monuments.
Ils collaborent notamment aux Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France du baron Taylor, commencés dès 1820, ainsi qu’à la publication, à Londres en 1822, des illustrations des Architectural Antiquities of Normandy.
Leur aptitude à traduire, dans l’instant, la vérité et la vitalité naturelle du paysage constitue, pour les peintres français qui côtoient leur art, un modèle.
Les Anglais leur parlent de la Normandie, de sa lumière, de ses formes riches qui exaltent les sens et vont susciter le goût du voyage, de l’expérience visuelle et du sujet d’après nature.
Progressivement, dans la recherche, fortuite et timide, du silence ou de la violence de l’espace, apparaissent dans le paysage de grandes étendues vides et solitaires où règnent le ciel, la mer, le champ, la lumière, la colline, comme si chacun était à soi seul le paysage.
On peut peut-être même y voir d’autres racines, notamment dans la manière vénitienne du XVIe siècle.
Lieu de cette première rencontre, la Normandie devient, grâce au progrès du chemin de fer, le rendez-vous des artistes « parisiens » — Jean-Baptiste Corot, Gustave Courbet, Constant Troyon — avec ceux dont la vocation doit tout au terroir normand, tels Eugène Boudin.
Ils ouvrent la voie à l’impressionnisme en formulant pour le public un nouveau désir : affronter dans la nature le miroir de l’âme.
Il s’agit moins d’une volonté que d’un irrésistible attrait car, en ce premier demi-siècle, la nature, largement policée mais encore sauvage par la force, la vitalité et la singularité éphémère des éléments qui l’animent, engage le regard à fouiller en profondeur. Alain Tapié
